Bastia : L'écran blanc du tragulinu du 7ème art

 

Depuis 1975, Georges Kuntz sillonnait les routes corses avec son cinéma itinérant : il était le tragulinu du cinéma. Samedi soir, Bastia avait revêtu son blanc manteau. Les flocons de neige virevoltaient sur l'antique citadelle. La ville paralysée par le froid semblait retenir son souffle. La nature prouvait - une fois encore - à l'homme combien il était fragile et vulnérable.

''La Corse je l'ai choisie, je l'ai aimé, je l'ai mérité'' disait Georges avant d'ajouter dans un sourire ''... Mais j'ai surtout aimé une corse.'' Tout est dit. Entre humour et amour, le grand Georges avait le mot juste.
Le terme de tragulinu (colporteur) peut paraître réducteur voir dénigrant, or Georges le considérait comme un titre de noblesse ; lui qui avait commencé sa vie comme forain. Pas n'importe quel forain me direz-vous : un boxeur de foire. Dissimulé dans le public, il répondait à l'invitation de l'aboyeur et venait mettre une raclée en bonne et due forme au champion en titre. C'était à Strasbourg, il y a bien longtemps. Une époque rude ou il fallait pour survivre cumuler les emplois. C'est armé d'un balai que le colosse va entrer par la minuscule porte dans le monde du septième art. Des heures supplémentaires qui vont arrondir ses fins de mois et lui faire découvrir la passion d'une vie.
En 1958, arrive le temps de l'armée, et de sa première rencontre avec le cinéma itinérant. D'abord en Allemagne, puis au Niger et au Soudan, Georges fait ses classes de projectionniste.
Le 13 février 1960, la France réalise son premier essai de bombe atomique dans le sud du Sahara algérien, sur la base de Reggane. Georges fait partie de l'équipe de tournage qui filme l'élaboration de la bombe avec les gisements d'uranium et le site de Marcoule, la mise en place et l'organisation de la base de Reggane puis l'explosion.
Après l'armée, Georges fait un peu de figuration Les Vikings de Joseph Manckiewicz, ou Le bal des maudits d'Edouard Dmytryck. Il suit sa bastiaise dans son petit coin de paradis.

Né le 3 décembre 1938 à Erstein (Bas Rhin), Georges découvre au cœur de la Méditerranée la seconde passion de sa vie : la Corse. Il se marie, sa famille s'agrandit mais très vite il faut faire bouillir la marmite. Georges prend donc le chemin des quais. Le jour il est docker sur le port, la nuit il place les spectateurs au cinéma l'Eden et tient la caisse du cinéma le Paris, deux salles de la promenade des quais.
Mille neuf cent soixante cinq - mille neuf cent soixante quinze, le temps passe et s'accélère. Les cinémas des quais ferment et Georges hérite d'un morceau de l'écran du Paris, ce qui va lui permettre d'initier son activité de dragulinu.

En 1980, son activité s'officialise. Le départ à la retraite d'un autre cinéma itinérant lui permet de récupérer la tournée et d'être officiellement reconnu par le Centre National de la Cinématographie (CNC).
L'équipement de fortune de Georges (16 mm) ne lui permet pas d'être compétitif. Le cinéma international a déjà adopté le 35mm et seul un film sur vingt est encore tiré en 16 mm ; souvent avec deux ans de retard sur la sortie nationale.
L'ancien boxeur n'est pas à un combat prêt. Il emprunte et économise. Ne touchant que sa première et unique aide qu'en 1988 soit 30 000 francs. Pourtant la demande est si forte dans le rural, que ce soit pour les villageois, ou plus encore pour les scolaires mais aussi dans les festivals, les prisons, les hôpitaux, que Georges lutte coude à coude pour arriver à ses fins.

Il transporte de village en village ses cinq cent kg de matériel jusque dans les années 2000. Son association Corsica Cinéma Loisirs devient Sinema in Paese, une bannière sous laquelle il fédérera un nombre impressionnant de cinéphiles dans toute l'île.  A l'heure du Blue-Ray et de la TNT, le rendez-vous de Sinema in Paese était attendu dans les villages comme une fête, où la convivialité se mêlait à la découverte. Après une absence due à une longue maladie, Georges revient avec de nouveaux projets de cinéma itinérant.

Il a profité de son repos forcé pour devenir un théoricien et rédiger une série de documents pour le développement du cinéma itinérant en Corse. En 2008, Georges rencontre le cinéaste Magà Ettori, leader du Cinéma Corse Néo Contemporain et se passionne pour la cause. Il devient membre du Conseil d'Administration de l'Institut Régional du Cinéma et de l'Audiovisuel (IRCA) et planifie ses projets au sein du programme CINE CORSICA.
Le cinéma est fait d'ombre et de lumière, de technique et d'art. A soixante quatorze ans, pour la première fois Georges va manquer sa tournée. L'écran du tragulinu du septième art restera blanc cet hiver.

Samedi soir, un grand monsieur nous a quittés.

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Commentaires: 3
  • #1

    Cathy Campana (lundi, 13 février 2012 00:28)

    Adieu Monsieur Kuntz ! Vous manquerez au Cinéma !

  • #2

    Olivia (petite fille de Goerges) (lundi, 13 février 2012 00:52)

    Bel article, merci mille fois pour mon grand père.

  • #3

    Jean Allegrini ancien directeur d'école (lundi, 13 février 2012 10:50)

    Adieu et Merci pour ce que vous avez apporté aux enfants du rural